"Je me dirigeai vers le sud par des routes aussi vieilles que l' histoire de l' Europe. Je m' en tenais à ma nouvelle nationalité et, quand on m' interrogeait là-dessus, je répondais froidement : "Boche." Personne ne le prenait mal, partout on me donnait le gîte et le couvert. Il semblait que mon instinct ne m' eût pas trompé, car personne ne pouvait souffrir les Américains. Toutes les injures étaient pour eux : c' étaient des escrocs qui avaient monnayé le sang de la belle jeunesse française en dollars, des usuriers qui essayaient maintenant de monnayer à leur tour les larmes des mères, alors qu' ils nageaient déjà dans l' or. "Si seulement nous en tenions un, de ces parvenus, bon Dieu ! nous le descendrions comme un chien, c' est tout ce qu' ils méritent !" Ouf ! J' avais eu fin nez.
" Mais les Boches, en revanche ! C' est entendu, on a fait la guerre, on leur a repris l' Alsace, avec honneur, et remarquez d' ailleurs qu' ils sont d' accord. Eh bien ! les pauvres vieux, ils sont dans le pétrin tout comme nous. Ils ont ces chiens d' Américains à leurs trousses. On leur donnerait bien volontiers quelque chose à ces pauvres Boches, si ces salauds d' Américains ne nous avaient pas tout pris. Hmm, ça se voit sur vous, tenez, vous êtes affamé. Mangez seulement, allez ! servez-vous ! Prenez le meilleur morceau si ça vous dit. Et où voulez vous aller comme ça ? En Espagne ? Pas bête ça ! Ils n' ont pas eu la guerre eux, ils ont plus que nous. Quoique les Américains les aient aussi refaits de Cuba et des Philippines... Vous voyez bien qu' ils sont partout. Allez-y, ne vous gênez pas, ne faites pas attention à nous si vous êtes le dernier...
" Et dire que si un pauvre diable de chez nous a mis trois sous de côté, histoire d' aller dans les Amériques gagner quelques dollars pour ses vieux parents, ces bandits lui ferment la porte au nez ! Ils commencent par voler la terre à ces pauvres indiens, et puis ils ne laissent plus entrer personne, affaire de s' engraisser parmi. Comme s' ils leur faisaient des cadeaux à nos gamins ! Le pire travail, qu' ils leur donnent, celui dont ils ne veulent pas !"
B.Traven - Le vaisseau des morts.
Editions 10/18. Première publication en allemand en 1926.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire